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Chronique :
DA Uzi : son album ‘Architecte’, entre noirceur et rêve d’évasion
10.04.20
DA Uzi : son album ‘Architecte’, entre noirceur et rêve d’évasion
La Mélodie Des Briques

En 2006, Nessbeal rappeur des Hauts-De-Seine, protégé de Booba depuis l’époque Lunatic, sort son premier album studio intitulé La Mélodie Des Briques. Un projet qui se classe 24ème des ventes en France, lors d’une période chaotique pour l’industrie musicale, victime du téléchargement illégal. Grand succès d’estime, LMDB touche en plein coeur les auditeurs de Rap Underground sans pour autant permettre au rappeur de vivre pleinement de son art et le sortir définitivement de la rue. Conscient, sombre et innovant en termes d’interprétation, NE2S aura un impact une décennie plus tard sur la vie de DA Uzi qui sort alors d’une énième peine de prison et qui doit se débrouiller comme il peut pour survivre dans l’environnement de la ville de Sevran.

« L’Oeil Du Mensonge », titre phare de Nessbeal résumera alors l’état d’esprit de DA Uzi et sa vie liée au ter-ter, l’encourageant à se lancer dans une série de freestyles, La D En Personne, qui lui confère une résonance au-delà du 93 et lui permet de signer avec le label Rec. 118, filière urbaine du géant Warner. Deux ans plus tard, le rappeur que l’on surnomme Le Libanais sort sa première mixtape Mexico, bénéficiant de belles collaborations, dont le single « Entre Les Murs » avec Ninho, avec lequel il se noue d’amitié, bien avant que ce dernier ne perce et domine les charts. L’enregistrement de cette tape donne l’occasion au rappeur de dépasser le cadre du freestyle et de se fondre dans la pénombre des studios pour développer un style authentique et une écriture si particulière, qui l’installe comme l’un des artistes à suivre. Suite logique, DA Uzi vient de sortir son premier album intitulé Architecte, en référence à Léonard De Vinci et son désir de s’éloigner de la cité des 3 tours.

Un désir d'évasion
La première chose qui nous frappe à l’écoute de cet album, c’est justement ce désir d’évasion. DA Uzi souhaite laisser ses mauvais souvenirs d’expulsion et de bicrave, pour s’éloigner et se reconstruire tout en faisant la fierté de sa famille. Le single « Autre Part » produit par Danny Synthé représente parfaitement cet état d’esprit tout en lui permettant d’explorer d’autres sonorités plus musicales et de s’adonner au chant. La variété française fait d’ailleurs partie intégrante de sa vie d’auditeur, lui qui chante « Le Chanteur » de Daniel Balavoine, un artiste connu pour son parler vrai.

Cette authenticité joue d’ailleurs un rôle clé dans l’univers du rappeur, qui l’aborde dès l’introduction « En + » et cette line simple mais terriblement efficace : « On change pas pour le succès, on mange mieux quand y’a le succès ». Une valeur omniprésente durant cet album, qu’il partage avec ses collègues et amis Sevranais Maes et 13 Block, qu’ils résument alors comme une mentalité « anti-vice », qu’il faut percevoir comme une volonté de s’éloigner des personnes intéressées, qui ne leur donnaient même pas l’heure avant qu’ils ne cumulent les streams.

La fierté des siens
Si le succès lui a permis de vivre en indépendance et d’être reconnu par ses pairs, il lui a également apporté son lot de mésaventures et de déchirures sociales, avec certaines personnes de son entourage. « Plus Belle La Vie », morceau sincère posé en freestyle, nous touche en plein coeur, et fait référence aux traitres qui l’entouraient, avec lesquels il partageait un bout de terrain ou un bout de pain et dont il peine à oublier les noms. DA Uzi délaisse sa vie d’avant, sans pour autant changer et s’investit pleinement dans une carrière légale, qui lui permettra bientôt de s’endormir dans un bel appartement haussmannien.

Ce nouveau style de vie au-delà de l’aspect financier, embrasse l’une de ses ambitions premières, celle de voir sourire sa mère, qu’il présente comme une femme forte dont il a hérité son caractère, et dont il n’oubliera jamais ses sacrifices, pour réussir toute seule à faire (sur)vivre ses quatre enfants dans l’une des villes les plus dures de France. La D évoque sa mère à maintes reprises, comme sur le titre « Du Passé Au Futur » sur lequel il revient, avec la simplicité qu’on lui connait, sur leur relation tumultueuse l’amenant jusqu’à quitter le foyer familial. DA Uzi souhaite guérir les blessures de sa mère, non pas à coups de cachets mais de voyages, afin qu’elle puisse profiter du soleil et sortir de l’ombre de ces bâtiments oppressants.

L'Audace
Durant les nombreuses pistes qui composent Architecte, DA Uzi nous démontre qu’il n’est pas qu’un simple rappeur de rue, mais bel et bien un artiste en pleine évolution, diversifiant ses flows comme sur le refrain de son morceau « Crois-Moi » qu’il partage avec Ninho et qui truste actuellement les tops des plateformes de streaming. Un single qui n’était pas destiné à connaître un tel succès, de part son contenu, lorsqu’il évoque le passage des huissiers ou la prison mais aussi pour l’usage de cette voix aiguë, qui s’éloigne clairement de ses tonalités habituelles, mais qui démontre une fois de plus son audace.

Une qualité qu’il partage avec l’un des personnages fictifs qu’il affectionne particulièrement, celui de Thomas Shelby, anti-héros de la série Peaky Blinders. Il lui dédie d’ailleurs l’un des meilleurs bangers de ce projet « Tommy Shelby », sur lequel il hurle comme pour évacuer les démons qui le hantent et pour démontrer sa témérité. DA Uzi, comme ce personnage anglais, est prêt à tout pour sa famille jusqu’à vendre du sable dans un désert. Toujours hanté par le manque d’argent, La D ne cesse de rappeler qu’il n’a rien oublié à part la peur de l’échec, qu’importe les épreuves, avancer reste son leitmotiv quitte à finir au placard.

De Sevran Jusqu’à Marseille
Loin de cette noirceur qui compose sa vie et son premier album, DA Uzi nous propose également des morceaux plus Pop, qui démontrent cependant qu’il n’est pas encore prêt pour rivaliser avec la musicalité d’un Maître Gims. Le morceau « Camila » en référence à la chanteuse d’origine Cubaine, illustre ses lacunes, pour concevoir un single qui marquera les esprits et sur lequel tout le monde dansera, tout comme « Soirées De Cité » rappelant l’époque où la Funk s’invitait dans les studios du 113. L’audace est donc une qualité à double-tranchant pour notre rappeur, qui s’améliorera sans aucun doute, lors de la composition de son prochain LP, mais qui à date, fait tâche sur Architecte, et prolonge sa durée au risque de passer à côté d’autres pépites.

Ce potentiel Pop n’est pourtant pas limité, comme le prouve sa collaboration avec Mister You sur « Culiacan », un rappeur qu’il écoute depuis son enfance ou sur « F.L.P » avec son partenaire de label Alonzo. J’imagine d’ailleurs que la construction de cet album fut orientée par les DA de son label, qui semblent suivre le même schéma que celui du premier album de NI intitulé Comme Prévu, sur lequel figurait l’horrible single estival « Mamacita ».

L'Architecte
Heureusement pour nous, DA Uzi conclut son album avec son meilleur morceau : « Da Vinci ». Co-produit par Di-Cee et Prime Time, le dix-neuvième titre synthétise en un couplet, les idées développées sur Architecte, de son passé de dealer à ses passages par la case prison. Sur une instrumentale qui ne cesse d’évoluer et sur lesquels des choeurs viennent l’accompagner, La D évoque aussi les changements liés à son récent succès et nous dépeint finalement sa vision de la vraie vie, qu’il évoquait dès l’introduction.

La boucle est donc bouclée, et nous rassure quant au potentiel de DA Uzi, qui a su rester authentique tout en évoluant et en se livrant davantage. A présent seule la noirceur des studios semblent composer son quotidien, bien décidé à ne plus revenir à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis et fouler le sable blanc des plages de Cuba. Avec Architecte, le rappeur bâtit donc son avenir et celui de sa famille sur de nouvelles bases, grâce à son écriture instinctive et thérapeutique qui le mènera, je l’espère, loin des faits-divers de Sevran et de ses vices. 

Romain C. Draper
Fondateur & Rédacteur en Chef. En primaire, j'ai troqué mon goûter contre l'album "Première Consultation" de Doc Gynéco. Depuis je suis accroc au Rap.