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Chronique :
El-P, chronique de son album « I’ll Sleep When You’re Dead »
01.04.20
El-P, chronique de son album « I’ll Sleep When You’re Dead »
Les Rues Mal Famées de la grande pomme

Il y a quelques jours de cela, le rappeur New Yorkais El-P, deuxième moitié de Run The Jewels, a ressorti une édition deluxe en vinyle de son album I’ll Sleep When You’re Dead et l’a ajouté sur les plateformes de streaming.

Voilà une belle excuse pour vous parler de ce disque bien trop sous-estimé sorti en 2007. Dans un univers dystopique, le rappeur New-Yorkais dépeint une ville mal famée à coup de références SF et d’histoires macabres.

Rap Alternatif

Pour bien comprendre El-P, il faut se replonger dans une scène hip-hop qu’il a lui-même constitué. Une scène qui prend ses racines parmi les gratte-ciels de New-York, venant effectuer un contre-pied au Boom Bap froid de Mobb Deep. Régit sous le nom quelque peu grossier de « rap alternatif », une plâtré d’artistes répondent à cette catégorie sans s’y inscrire véritablement. Par exemple, MF Doom pourrait être considéré comme « alternatif », pourtant ce n’est pas dans cette direction que nous allons nous diriger. Car c’est le label Def Jux, antithèse de Def Jam en un sens, mis en place par notre cher rappeur, qui à lui-seul imposera une nouvelle mouvance à New-York. Revendiquer son indépendance en tant qu’artiste et arriver à en tirer des profits, voilà le pari risqué qu’a développé El-P et sa bande de pote en 1999.

Après son succès avec le groupe Company Flow en 96 et l’album Funcrusher Plus, notre rappeur se devait de passer un cran au dessus. La preuve avec son deuxième groupe Cannibal Ox, The Cold Vein, en compagnie des nerds Vast Aire et Vordul Mega, sur lequel il conserve son rôle de producteur. Si ce projet reste dans la même veine en termes de références sur la science-fiction, le tout englobé par une paranoïa envers le monde extérieur, les productions se veulent plus soignées et les rappeurs de meilleur facture. Le début de la décennie 2000 est alors la période de gloire pour le label, reconnu pleinement dans une scène underground, enchaînant les concerts dans des salles remplis de néophytes. Dans la foulée, El-P sort son premier disque solo, Fantastic Damage, puis disparaît.

Ne nous méprenons pas, il serait faux d’avancer de tels propos. En effet, on le retrouve en collaboration avec ses poulains de Def Jux comme Cage ou Aesop Rock ou encore sur un album de jazz, mais hormis cela, ce sont de longues années ternes. L’engouement qui s’était créé autour du label s’affaisse quelque peu et lorsqu’El-P revient en 2007, plus grand monde ne répond à l’appel.

Mais pour lui c’est le moment de condenser tout ce qu’il a pu apprendre en cinq ans pour retravailler sa formule et l’améliorer. A la fois plus accessible pour un plus large public tout en conservant les codes rétro-futuriste, I’ll Sleep When You’re Dead regorge de références et pose des réflexions universelles. Ne serait-ce que par le titre de l’album qui résonne comme une énigme que l’on devra résoudre tout au long du disque. De ce fait, il est temps de se plonger dans cet univers unique en son genre.

Des bombes dans New-York

Bienvenue dans cette odyssée métaphysique. Voilà comment l’on pourrait introduire cette œuvre bloquée dans un espace temps étranger au nôtre. Il faut dire qu’El-P prend soin de peaufiner chaque aspect de l’album, que ce soit au niveau de la production, du mixage mais aussi des lyrics dotés d’une introspection très poussée. Il nous fait visiter les méandres de sa matière grise qui abonde de questions aux réponses incertaines. L’intérêt est alors d’aborder la société américaine d’un œil nouveau, même si cela doit déranger, nous imposer un inconfort, le tout englobé dans une formule musicale divertissante.

Tel un blockbuster bien ficelé, l’album s’ouvre sur des nappes vaporeuses couvertes par la voix d‘une femme posant une question métaphorique, celle qui rythmera cette piteuse aventure : “Do you think that if you falling in space, that you would slow down after a while, or o faster and faster?”.  Autrement dit, si l’on cherche à trouver la « vérité » et qu’une nouvelle vision du monde nous apparaît, cela va-t-il nous transformer en être suprême ou bien nous étouffer dans une spirale autodestructrice ? C’est exactement ce postulat qu’El-P va explorer durant treize pistes. Pour exposer tous ses doutes, il utilise son terrain de jeu favori, New-York. Là où il a passé son enfance à observer les graffitis et les buildings surdimensionnés.

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Entre fiction et réalité, il dépeint à sa manière les grandes avenues de cette ville dans une atmosphère apocalyptique où les citoyens ne seraient réduits qu’à des automates obéissant aux règles d’un régime quasi-totalitaire. Si il ne le revendique jamais de façon explicite, on ressent bel et bien cette ambiance pesante sur chacune des pistes.

Dans un premier temps, cela est dû à la surcharge de matériaux sonores au sein des productions faisant surgir cet effet de chaos permanent. Des roulements de batteries tous plus insoutenables les uns que les autres, surplombés d’un grésillement sempiternel tel un acouphène tenace. El-P ne nous laisse aucun moment de répit et rend notre corps crispé, presque paralysé. A côté de cela vient s’ajouter un flow qui se répand sur des kilomètres. Certes, sa voix n’a jamais disposé un grain particulier et unique, mais ses phrases désarticulées se confondent parfaitement dans ce décor insoutenable. Son esprit torturé se projette à travers ses mots, son débit et sa cadence saccadée.

Conspirations ininterrompues

Il faut dire que depuis le 11 septembre, lorsque les deux tours jumelles s’effondrent dans un vacarme assourdissant, ses habitants se sont enfermés dans la peur de l’autre. Pour El-P, qui a vécu la scène de près, c’est une paranoïa constante qui le guide. Il ne craint pas une quelconque menace en provenance d’un pays étranger, mais plutôt celle venant de son propre gouvernement, celui qu’il accuse comme premier responsable de cet acte terroriste. Ce postulat est constamment visible : l’ombre d’une conspiration plane dans chacun de ses mots. Pour lui, la grosse pomme est rongée de l’intérieur. La vitrine est toujours aussi séduisante, mais derrière ce vernis, une crasse se niche aux quatre recoins de la métropole. En publiant cette œuvre, il nous fait suffoquer dans un air engourdi. Nous sommes embarqués dans un film surchargé d’idées venues encombrer l’espace vide.

Pour commencer, il se doit de se définir lui-même, dans cette ville où l’anonymat et la solitude prônent. Dans cette fourmilière où les habitants effectuent des allers-retours sans but, il fait office de marginal déambulant dans les couloirs du métro. De ce fait, il scrute l’environnement, repère les âmes mortes. C’est à la troisième personne qu’il retranscrit ces rencontres qui viennent appuyer son sentiment quant la folie qui règne dans les rues. Alors lorsque l’introduction « Tasmanian Pain Coaster » débute, c’est à travers un dialogue avec un inconnu, lui aussi prit dans le vortex de la décadence, qu’il nous fait nous rendre compte du désastre : « The whole design got my mind crying, if i’m lying i’m dying ». Une mise en abîme rocambolesque  qui pousse quiconque à vouloir connaître la suite.

A côté de cela, un autre point marque l’auditeur : la production composée exclusivement par notre rappeur. En effet, El-P est avant tout un producteur de renom qui aura su imposer son propre style au fil des années. Il se caractérise par une cacophonie hyperactive qui ne cesse de se remplir d’une multitude de détails provenant de samples incongrus, comme si notre antagoniste faisait un voyage dans l’espace pour récupérer des échantillons encore inconnus à notre oreille. Piste après piste, c’est l’effondrement des tours jumelles qui se perpétue, ou bien un satellite venu se cracher sur la terre. Pourtant, l’ensemble est harmonieux, maîtrisé, chaque sonorité vient se greffer à l’autre. Ce travail de composition, c’est peut-être aussi pour lui qu’il le fait afin de ne pas plonger dans une méditation dérangeante. Il ne laisse aucun répit à son esprit en l’encombrant d’un bourdonnement incessant.

Car on ne le répétera jamais assez : des images horribles défilent dans son crâne en continu. Tel un vétéran du Vietnam victime du projet MK Ultra qui l’aurait rendu accro à une plâtrée de substances, il booste son métabolisme grâce à l’infusion de marijuana ou autre pilule réduite en poudre. La drogue l’ouvre à un autre monde, pas au niveau psychique, mais vis-à-vis de son entourage, les soirées où l’on se force à aller pour se trouver une excuse de consommer. Le titre « The League of Extraordinary Nobodies » témoigne de ces expériences. Si El a pris l’habitude de craquer des cigarettes sans interruption, il dû s’adonner à d’autres vices pour surmonter les aléas de la vie.

De plus, sa tête elle-même lui apparaît comme une prison, où il se crée un dialogue mortifère avec ses démons. Une allégorie à laquelle il donne naissance dans « Habeas Corpses » en compagnie de Cage, poulain du label Def Jux et manifestement tout aussi aliéné que ce dernier. Ainsi, les deux compères parlent d’une prison mentale de laquelle ils souhaitent se libérer, certes, mais également cette hiérarchie sociétale qui les enferme dans des cases hermétiques. Pour lui, seul l’amour peut le libérer. Une femme nommé par un nombre à six chiffres est son unique chance de supporter un temps soit peu la vie.

Finalement, s’adonner aux croyances de la société religieusement aurait pu être une porte de secours, une croyance offrant un sens à ces jours qui défilent. Dans « Up All Night », le rappeur critique cette masse d’étrangers obéissant à une entité presque spirituelle tellement elle n’aborde jamais de vrai visage. Pourtant, lorsque la production industrielle s’arrête de ronronner, il cède. Telle une première et dernière prière, il s’en remet à cette aristocratie lorsqu’il apparaît sous son état le plus pitoyable. Mais il n’arrive pas à se résoudre à ce qu’il a toujours détesté. 

Science-fiction et dépression

Aussi, ce qui parsème également ce disque, ce sont les références à propos de la counterculture. Comme un ermite, il aura dévoré des livres de science-fiction, notamment ceux de Philip K Dick et son univers digital et dystopique. Cela explique cette envie de croire que ce monde n’est qu’une illusion. Il faut dire que les deux hommes ont de nombreux points communs. Hormis une certaine folie qui règne dans leur tête, c’est la perception des autres qui les réunit. Ceux effectuant des mouvements mécaniques, répondant à des normes bien précises, ne serait que de simples androïdes, comme si l’humain ne pouvait être si conforme, sans failles. Bien évidemment, on retrouve ce postulat dans de nombreuses œuvres artistique de science-fiction. 1984 de George Orwell, connu de tous en ces temps qui courent, reste l’un des meilleurs exemples pour s’imaginer le monde d’El-P. Cette paranoïa se déploie notamment sur la surveillance permanente à travers l’œil de caméra mise en place et dissimulé dans la ville. Puis des références plus légères comme Star Trek, Transformers ou 28 jours plus tard se glissent au sein des morceaux aux productions cartoonesques.

A côté de cela, il développe d’autres concepts comme dans l’interlude « Dear Sirs », une lettre ouverte au gouvernement sous une semi-anaphore rythmée par des batteries qui s’affolent seconde après seconde; où bien il fait preuve de cynisme en compagnie d’Aesop Rock dans une tour de chassé-croisé dynamique. Une atmosphère lugubre plane à travers toutes ces thématiques, mais c’est lors du grand final que tout s’affole, le sol effectue un « upside down ». Toutes ses fantaisies cessent et se rationalisent pour qu’El nous guide dans sa routine sans artifices en direction du bodega en bas de sa rue, puis se faufile parmi les grattes-ciels déshumanisant. S’en suit de nouvelles interrogations du rappeur, mettant en avant ses contradictions : comment un homme aussi peu fiable que lui peut-il détenir une quelconque vérité ?

Alors lorsque le doute règne en maître dans sa matière grise, le suicide semble être une porte de sortie envisageable. Alors pour se rassurer, il observe la médiocrité de l’homme, ses vices et ses exploits inaccomplis. Une triste note de fin qui pousse notre rappeur à vivre, ou plutôt à survivre. Pour conclure l’œuvre, c’est la voix cristalline de Chan Marshall sur des cordes de guitares qui s’entremêlent. S’en suit une production d’éraillée qui nous laisse méditer sur cette quête de soi impossible à résoudre.

En 2007, déposer une œuvre aussi décalée avec les tendances de l’époque s’apparente à un suicide commercial. Pourtant, cet album aura évolué dans un certains microcosme pour laisser une trace remarquable dans le paysage du rap. En observant la régénérescence de la carrière d’El-P, sa rencontre avec le sudiste de la Dungeon Family, Killer Mike pour former le duo Run The Jewels lui procurant un essor encore jamais vu. L’homme a donc de beaux jours devant lui. Mais il faut se rendre à l’évidence, I’ll Sleep When You’re Dead est l’une des dernières pièces où le rappeur épouse son image de marginal à 100%. De ce fait, on ne peut laisser disparaître une telle pierre précieuse dans la noirceur d’un espace infini et lui donner le faisceau de lumière qu’elle mérite. 

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.