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Chronique :
Mac Miller, chronique de l’album ‘Circles’
05.02.20
Mac Miller, chronique de l’album ‘Circles’
Le dernier voyage

Plus un hommage qu’une critique, il est enfin temps de vous abreuver de quelques mots sur l’album posthume de l’une des plus grandes figures du rap à l’échelle mondiale : Mac Miller, pour son dernier voyage dans Circles. Le 8 janvier 2020, alors que l’année ne faisait que commencer, une publication Instagram, divulguée avec sobriété, apparaissait devant l’écran des millions d’utilisateurs. C’est dans une vingtaine de lignes que les parents de Malcom James McCormick, plus connu sous le pseudonyme de Mac Miller, nous informaient qu’une dernière œuvre de leur fils était enfouie dans les fichiers de son ordinateur.

Prévu pour le 17 janvier, l’album posthume répondra au nom de Circles, une œuvre qui comptait tout particulièrement pour l’artiste et qu’il avait prévu de publier quelques temps après son cinquième album, Swimming, paru un mois avant son décès en septembre 2018. D’après les dires, il devait être le digne successeur de Swimming et ainsi former Swmming In Circles. C’est donc de son vivant que le rappeur de Pittsburg a conçut ce dernier opus en compagnie du producteur Jon Brion, qui lui-même finira les derniers arrangements après sa disparition. Maintenant que l’œuvre de Mac nous est accessible, qu’en est-il de cet enfant, presque illégitime ?

Perdu dans une boucle infinie

Lorsque que Mac Miller nous quitte le 6 septembre suite à une overdose, personne ne sait comment réagir. Installé depuis plus de 10 ans au sein de l’industrie musicale, un large public a grandi en sa compagnie et reste dans le déni suite à sa mort, faisant des parallèles douteux avec chacune de ses rimes pour y voir un quelconque message, allant presque jusqu’à devenir conspirationniste. Ce deuil résulte d’une perte imprévisible, que l’on n’avait pas vu venir, ni même soupçonnée et qui nous a surpris de bon matin.

Car après sa rupture avec la pop star Arianna Grande et ce récent accident où sa voiture avait fini dans une piscine, on craignait qu’il s’enfonce toujours plus dans la drogue, soucieux de son état comme s’il était notre ami depuis l’école primaire. Pourtant, l’album Swimming nous avait rassuré offrant une introspection intense, joyeuse, d’un homme acceptant sa vie, allant même jusqu’à l’apprécier. Mais il s’avère que nous avions tord, peut-être, ou bien que la dose qu’il s’est administré était mal coupée. Tant de paramètres qui virevoltent dans nos têtes et dont nous ne pouvons nous saisir. Alors à l’annonce de Circles, on remet tout en doute. Nous qui croyons qu’il nageait paisiblement, il s’avère au final qu’il était perdu dans une boucle infinie, dans un cercle. Et de cela, il en était pleinement conscient.

Plongée sous-marine en eaux troubles

Durant des années, il s’est enfermé dans son manoir à Los Angeles tel un ermite travaillant son art pour finalement explorer de nouvelles sonorités parfois plus macabres ou bien psychédéliques. On se rappelle de ses projets claustrophobes que sont Watching Movie With The Sound Off ou encore Faces où il exprimait ses pensées les plus grivoises. Une nouvelle ère durant laquelle il enchainait les collaborations avec les pionniers de la côte ouest comme l’équipe TDE ou le crew Odd Future. Si cette étape fut obligatoire pour lui, le pont qu’il empruntera pour fricoter avec la soul le sera tout autant. Alors, il s’exercera sur The Devine Feminne pour ensuite aboutir à ce double album qu’est Swimming In Circles. A partir de ce moment là, Mac Miller s’éloigne de ses influences ainsi que de l’empreinte de son entourage pour créer une œuvre qui lui est propre.

Un retour en arrière et l’on remarque que Mac nous avait laissé un indice dans « So It Goes », dernière piste de Swimming« My god, it goes on and on/Just like a circle, I go back to where I’m from ». Ce fameux cercle qui rythme sa vie, ce retour à la case départ, était déjà perceptible dans cette outro. Mais on abandonne cette idée, un instant seulement, lorsque commence Circles. Ce sont des nappes de synthétiseurs qui résonnent et rythmeront une grande partie du disque. Nous avons bien affaire à la suite de Swimming en termes de sonorité, prouvant en même temps que les intentions de ses parents étaient plus qu’honnêtes. Pour autant, une atmosphère différente vient englober le projet.

Cela est dû au travail de Jon Brion, compositeur légendaire qui a déjà travaillé sur quelques morceaux dans l’album précédent ainsi que sur de nombreuses bandes-originales de films comme Eternal Sunshine Of The Spotless Mind ou Le Grand Bain, tout en épaulant des artistes comme Kanye West à l’époque de Late Registration ou plus récemment Blonde, la pièce maitresse de Frank Ocean. Ce multi-instrumentaliste semble venir d’un monde parallèle à celui du MC, l’introduisant à des influences dérivant entre le rock et le jazz. De ce fait, c’est un nouveau souffle qu’il impulse à notre rappeur, l’emmenant dans une direction opposée de ce qu’il avait pu faire par le passé.

Malcolm & Jon

Si Malcom avait pratiquement fini le disque, Jon Brion avait tout de même la responsabilité énorme de peaufiner le mixage et de choisir l’ordre du tracklisting. Il devait conclure le passage sur terre du rappeur en apothéose. Et en vu des circonstances, l’œuvre se devait de nous réconforter, nous dire que Mac avait l’esprit serein et que ses tourments étaient presque résolus avant son départ. Soyons clair dès le début, Le pari est réussi. On le remarque en premier lieu par la façon dont il aborde la mort. Un sujet qu’il évoquait, certes, depuis quelques années mais qu’il appréhende sur l’album avec une placidité remarquable. On y retrouve de nombreuses références montrant qu’il engage une danse lancinante avec la faucheuse.

Il ne comprenait pas ceux qui souhaitent vivre éternellement, c’est d’ailleurs ce que lui demandaient son entourage et son public sans qu’il n’arrive à l’accepter. Ainsi il est allé jusqu’à célébrer la mort avec « Everybody », une reprise d’Arthur Lee’s.

Cela ne l’empêchait pas pour autant d’idolâtrer la vie sur terre. Nombreux sont les instants de lumières qui parcourent l’album, nous rappelant « qu’il n’y a aucune raison d’être triste mais plutôt s’en aller voler comme s’il n’y avait pas de sol ». Qui plus est, ce sont des instruments fluides et lumineux qui rythment les pistes. Contrairement aux projets précédents du rappeur, la plasticité des cordes et des vents s’évapore pour un résultat plus épuré donnant l’impression d’être à ses côtés pendant l’enregistrement. C’est le cas dans « Hand Me Downs » et ses batteries presque palpables ou encore les accords de guitare délicats dans « Surf » et évidement, cela nous transporte plus facilement dans chacun des morceaux.

A côté de cela, on remarque que la voix de Mac s’est vivement améliorée, son timbre, quelque peu rugueux par le passé, arrive à atteindre des intonations plus aigües tout en restant doux. Parfois, c’est à la manière d’un instrument qu’il contorsionne sa voix, apportant un rythme aux nappes de synthétiseur dans « Once A Day » par exemple.

Traversée sans purgatoire

Mais ce qui préoccupait le plus les fans, c’était le message qu’il allait délivrer pour que l’on parvienne à y voir plus clair concernant ce décès inattendu, qui nous a laissé statique dû à l’effroi qu’il a causé. Et en effet, il utilise la première personne pour s’adresser à l’auditeur, nous faisant traverser son esprit par les multiples couloirs de réflexion qu’il s’est créé. « I spend the all day in my head » tiré du single « Good News » est une déclaration brute qui résume cette idée à la perfection. Encore une fois, c’est sous l’allégorie du liquide sous toutes ses formes qu’il exprime ses images cérébrales. Que ce soit lorsqu’il s’abreuve d’un verre de whisky ou qu’il utilise la couleur bleu comme représentation de son désespoir, il joue avec l’eau, essaye de résister aux flots, pour ne pas se faire emporter par le courant, et ainsi extraire sa tête hors des marées.

En dehors de cette symbolique, il se livre à nous avec des mots simples mais impactants. On retrouve ce besoin de solitude, d’espace et d’isolement qu’il a toujours laissé transparaitre dans ses lyrics, celui dans lequel nous pouvions tous nous reconnaitre. Pour autant, cette mise en quarantaine n’est pas nuisible, elle est celle qui lui offre un moment de répit pour qu’il puisse se pencher rétrospectivement sur sa vie et essayer d’en dégager le plus jouissif pour atteindre l’épiphanie. C’est ce sentiment qui ressort du disque, une pensée qui le réconcilie avec lui-même, embrassant son égo.

En parallèle, c’est sa relation passionnelle et tumultueuse avec la chanteuse Arianna Grande qu’il continue d’évoquer, cette dernière serait d’ailleurs hypothétiquement sur les chœurs du titre « I See You ». Lorsqu’il sort de sa tête le temps d’un morceau, c’est pour s’adresser directement à elle, pour la rassurer face à ce monde artificiel comme sur « Surf ». Seul lui semble pourvoir la faire sortir de ce paysage à l’allure d’un Truman Show. A nous aussi, sans être vraiment sure de lui, il émet des hypothèses sur la façon d’aborder la vie, des conseils qu’il nous lègue.

On comprend alors ce qu’était la quête de Mac Miller : atteindre la plénitude. Derrière cette phrase quelque peu pompeuse, c’est l’ambition de tout être sur terre qu’elle traduit. Chacun de nous peut se retrouver dans la musique du rappeur de par sa familiarité. L’allégorie du cercle n’a ici rien de malsain ou routinier. Bien au contraire, rien n’est plus plaisant qu’une forme où l’on peut nous-mêmes arrondir les bords à notre manière. Comme Malcolm McCormick, nous devons prendre les devants et vivre au grée de nos envies.

Avec Circles, Miller livre un dernier album exemplaire, surtout si on le compare aux nombreux projets posthumes sortis ces dernières années. Sa voix rauque est travaillée à la perfection et les instrumentales n’auront pus être mieux choisies, nous faisant léviter vers l’Eden. Et dire que ce sont ses dernières notes qui résonneront à tout jamais. Pout autant, l’œuvre parait infinie tellement on ne cesse de la passer en boucle. Ce portrait dédoublé de l’artiste sur la pochette, car nous n’avons clairement plus affaire à un simple rappeur, parait si humble, si élégant. Alors, laissons le tracer sa route sans nous dorénavant.

Que ton âme repose en paix, loin de ce monde qui t’aura à la fois déchiré et remplit de joie.

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.