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Chronique :
Freddie Gibbs & Madlib, chronique de l’album ‘Bandana’
10.08.19
Freddie Gibbs & Madlib, chronique de l’album ‘Bandana’
BANDANA

Voilà maintenant 5 ans que Freddie Gibbs, le gangster au cœur tendre et Madlib, le ninja sabrant les samples avec précision, laissent planer le doute sur une suite à leur album commun Pinata. Un premier disque qui aura su marquer son époque malgré des sonorités venues contrecarrer la tendance Trap de 2014.

Ravivant la flamme des fans de Hip-Hop de la première heure tout en consolidant une nouvelle clientèle de novices, les deux compères auront exécutés un coup de poker magistral. Depuis sa sortie, le doute planait sur la parution d’un second volet. Derrière  cette rumeur, un seul indice, son nom : Bandana. Maintenant que le grand jour pointe le bout de son nez, plongeons nous dans les entrailles de leur création le temps d’un instant.

Un gangster, un ninja

Loin de Gary, sa ville natale de l’Indiana, Freddie errait dans les grandes avenues d’Hollywood .Chaque jour, des échanges de mains fermes et des signatures sur du papier glacier se faisaient. Mais cela ne résultera qu’à des déceptions face aux labels comme CTE Word et les affronts qui en découleront avec (Young) Jezzy. Se rajoute à cela, quelques années plus tard, un séjour en prison pour un viol qu’il n’a pas commis et le voilà tourmenté  pour une période indéfinie.

Mais, Dieu soit loué, une rencontre saine et sans entrave le guidera vers la piété. Depuis 2013, le producteur Madlib vient puiser chez lui tout un spectre qui nous était encore inconnu. Si le processus créatif du premier album, conçu en plein cœur de Tinseltown, avait des allures de blockbuster Tarantinesque, sa suite se veut être un pur produit indépendant mis en pièce dans les montagnes reclus d’Hidden Springs. Dressé sur un cheval Clydesdale, chapeau Stetson vissé sur son crâne et chemise de bucheron, l’homme mène une croisade à but rétrospective sur sa vie d’avant avec l’album Bandana.

Un blockbuster Tarantinesque

En 4 ans, Freddie a ressassé ses souvenirs un par un, que ce soit les bons ou les mauvais. Sur chacune des pistes, il nous conte son passé avec humilité. Après « Obrigado », l’introduction au langage japonais robotique, « Freestyle Shit » vient illustrer parfaitement cette méditation. En forme d’histoire, il effectue un bond dans le temps, alors qu’il était dealer de cocaïne et que le rap ne rapportait pas de billets verts. Un descriptif précis de ce mode de vie qui sera distillé sur tout l’album en lâchant de droite à gauche des lignes pour nous rappeler son statut de commerçant expérimenté. Rien de surprenant à y voir apparaître Pusha T parmi les invités sur le morceau « Palmolive ». Le sudiste Killer Mike les rejoint pour effectuer le refrain sur une vocale ample empreinte à la famille Sylvers dont Madlib en extrait la sève.

Et si la drogue reste présente, les hommes déballent surtout un maximum de références pour mélanger leur propos acerbes dans une ironie certaine. Ces deux collaborations montrent que le temps des enfantillages est révolu et qu’il est l’heure de rentrer dans la cour des grands. Hormis Anderson .Paak, ce ne sont que des figures ancestrales comme Black Thought, rappeur du groupe The Roots, et Mos Def qui apparaissent en se retrouvant sur le titre « Education ». L’orientation lyricquale quant à elle se veut être politisée, avec une critique à vif des travers sociétaux en termes de hiérarchisation des classes ou de la ségrégation. Le tout se fait englober par des notes de piano raffinées qui vous rappeler celles du titre « Bonjour » de Nas.

De la satire au drame

Même si Freddie a toujours été un personnage remplit de second degrés, c’est sous l’étoffe de Madgibbs qu’il se dévergonde et laisse place à un humour grinçant. Ne serait-ce avec le titre « Fat Tummy Tea » où il détourne ce régime pour maigrir du ventre en une vantardise sur ses exploits sexuels. Sans finesse, certes, mais qui fonctionne avec ce son manque de retenu. Une personnalité cohérente face au projet Pinata qui se voit aussi dans les larges références, divaguant entre les films de gangsters ou les marques de 9 millimètres qu’il promène dans ses pantalons. Gibbs pousse l’auditeur à fouiller dans ses paroles pour en comprendre la signification, et cela quitte à devoir connaître son histoire personnelle.

« I be all in these bitches’ stomach like flat tummy tea »

La recherche de soi semble être la nouvelle forme de sagesse à laquelle Gibbs s’adonne. Plus le disque avance, plus l’on est plongé dans sa conscience. Celle se trouvant au bord de l’implosion. Au milieu de l’album, le morceau « Situations », au chant granuleux et suave à la fois, nous garnit d’une relaxation duveteuse et prend des airs de transition, faisant passer l’album de la comédie satirique à la comédie dramatique.

Une Cadillac et des problèmes

Même si « Fake Names », se trouvant au début de projet, avait déjà exploré ces excursions en Cadillac accompagné par des femmes vénales, seules les dernières tracks apportent la pièce maitresse du puzzle. Cette partie commence par « Giannis », titre se voulant moins introspectif mais où Gibbs se permet de faire une allégation sur les maisons de disques et leur fâcheuse tendance à transformer les artistes en des pantins sans libre arbitre. Sur les deux plages suivantes que sont « Pratice » et « Cataract », les penchants venimeux du rappeur se dévoilent comme son amour pour une strip-teaseuse ou ses déceptions familiales.

Les comportements qu’il adopte ne sont pas forcement les plus adaptés et cela pour une raison bien précise. Si Freddie vend de la drogue, il la consomme également, lui causant du tord lorsqu’il doit prendre soin de son enfant par exemple. Se rajoute à cela un questionnement concernant l’amour qu’il doit donner à son gang et le voilà coincé dans un dilemme sans issu. Des dunes de problèmes qu’il en oublie de faire ses prières matinales, et doit se consoler en inhalant de l’herbe, remède contre sa cataracte.

L'homme de l'ombre

Quant à Madlib, il capte l’essence de ses idées grâce à un doublon soulful taillé pour conférer une seconde naissance aux morceaux samplés. Une conclusion nommé « Gat Damn » vient nous laisser un arrière goût acidulé avec ces batteries sèches desservant le discours de Gibbs sur ses péripéties derrière les barreaux.

« How I’m gonna break up with the streets?
I got the questions but I can’t find the answers
Delicate circumstances »

Rappelons que sans le magicien du chopper sampling, les récits n’auraient pas un tel impact. En voulant personnifier son art, il ressuscite Quasimoto, la bête cartoonesque à la peau jaune, en l’utilisant sur la pochette de cet opus.

Sous cette couverture, l’homme de l’ombre s’exécute avec passion en faisant bouillir son chaudron composé d’ingrédients introuvables sur le marché. C’est-à-dire digger dans les bacs à vinyles et dans le double fond du tiroir. Il suffit d’écouter « Crime Pays », à l’allure d’un générique de sitcom, avec ce refrain prélevé du morceau « Tee Spirit » de Walt Barr ou encore « Massage Seats » munit de scratchs et de vocaux hasardeux donnant l’impression d‘écouter un DJ set. Il faut dire que notre producteur s’amuse à alterner sans prévenir les instrumentales. « Half Manne Half Cocaine » en est un bel exemple où l’on passe d’un moment agressif sous l’influence de la Trap pour basculer vers des drums venus tapoter les tympans avec virulence. Madlib ne modifie rien à son ADN tout en arrivant à surprendre de part l’ingéniosité de la superposition des samples.

Une histoire d'alchimie

Les deux partenaires ne réclament plus rien à présent. Ni reconnaissance supplémentaire ni une richesse abondante. Seulement trouver leur havre de paix. Une pensée qui se matérialise par cette fameuse villégiature de campagne dont Freddie parle, lieu de tranquillité ultime où les crocodiles ne sortent plus des marécages. Sa voix n’a jamais glissée aussi aisément que sur le travail aride de Madlib. L’œuvre ne dispose d’aucun calcul au préalable, pas de marketing forcé, ni d’une extravagance incohérente.

Une formule bien rodée qu’ils s’amusent à nous proposer au compte goûte pour nous abreuver d’un élixir rare dont ils sont les seuls à détenir la recette. Finalement, si le discours du rappeur se disperse dans un bazar de pistes, sa perspective peut être synthétisée dans les paroles évangélistes du pasteur vulgaire glorifiant le « I Don’t Give A Shit Saturday ». Eviter les ondes négatives qui pourraient parasiter la joie, juste un « Fuck-A-Que » pour détendre l’atmosphère. Les dernières secondes de Bandana s’écoulent et l’unique réclamation qui s’en échappe est l’envie d’avoir une âme saine. Une émotion qu’ils arrivent à nous partager et dont l’on comprend les vertus. En somme, le pouvoir de cet album est d’impressionner sans pour autant nous faire capitaliser. La figure de Clint Eastwood nappée d’un poncho colle parfaitement à Freddie, nous laissant un Tumbleweed sur l’asphalte en guise d’image finale.

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.