Retour
Chronique :
Tyler, The Creator, l’orchestre soliste
10.06.19
Tyler, The Creator, l’orchestre soliste
Une baguette à la place du mic

Depuis quelques temps, nombreux sont les artistes qui se positionnent en tant que chef d’orchestre. Habilement, ils utilisent leur cerveau pour électrifier chaque partie de la conception d’un album sans toucher directement aux manettes. Tel un architecte, ils embauchent les meilleurs ingénieurs pour aboutir à la structure souhaitée.

Doté d’une grande notoriété, ils n’auront pas de difficultés à les convaincre en leurs faisant adhérer à une vision bien précise. Mais rien ne serait possible sans un caractère bien trempé pour guider une équipe aux attributs variés, ainsi qu’une attitude de gourou arrivant à faire passer un message artistique au plus grand nombre.

Seul un homme aura réussi à instaurer une telle philosophie grâce à un égo massif. Celui que l’on prénomme Kanye West a en effet sortit le très attendu My Beautiful Dark Twited Fantasy au début de la décennie.

Une œuvre majeure qui aura vu passer un nombre pharamineux de musiciens venues obéir à ses ordres. Marquant toute une génération, ce style de management aura su se répandre chez quelques monstres de l’industrie capables de réunir, au sein d’une même pièce, des noms légendaires.

IGOR

En voulant toujours plus casser les codes, on assiste  à des collaborations entre des personnalités incongrues aux univers radicalement différents à celui du chef d’orchestre. Ces derniers mois, la chanteuse Solange s’est permis de s’en inspirer avec son album When I Get Home où s’immiscent Gucci Mane et Playboi Carti sur un couplet ou encore Earl Sweatshirt sur une production.

Dans une volonté similaire, une liste plus ou moins grande défile dans votre tête, comme Travis Scott et son parc d’attraction aux multiples visages ou Anderson .Paak avec sa virevoltante escapade dans Oxnard. Pour perpétuer cette tradition, Tyler, The Creator nous propose un nouvel album embrassant pleinement cette idée pour l’album IGOR

A seulement deux semaines de la sortie officielle, le rappeur dévoile deux pochettes. L’une avec un dessin aux traits imprécis représentant notre homme sous la forme d’une caricature, et un second, qui sera retenu pour la cover final, où apparait un fond rose pâle  avec un collage du portrait de Tyler à la perruque carrée.

Mais toute l’intrigue réside dans cette annotation en pied de page mentionnant que  le disque a été écrit, produit et arrangé entièrement par Tyler Okonma. Suite à cela, et en vue d’une annonce brutale, c’est à se demander s’il n’aurait pas concocté cet album seul, dans sa chambre, tel un bedroom artist. Après ce suspense, le 17 mai déboule l’œuvre, sans avant-première hormis quelques snippets diffusés sur son Instagram. 

Me, Myself & I ?

Ce seront des lettres grasses en majuscules qui apparaitront pour intituler ces 12 pistes. Aucun featuring. Du moins en apparence. C’est la façon dont Tyler veut nous l’exposer. Qui plus est, il nous ferra parcourir une liste de conseils pour avoir une écoute idéale. Ne pas avoir de préjugés sur ce que l’on va entendre. Eviter de faire entrer ce projet dans une case. Oublier le rap, le funk ou la soul. Juste de la musique. Ne pas être distrait. Ne pas s’adonner à une activité autre que l’écoute. Les pendules sont remises à l’heure et on sait à quoi s’en tenir.

Mais la question reste en suspend. Est-il seul ou accompagné ? Bien sûr, à ce jour, nous sommes tous au courant. Nous avons tous dénichés quelques invités. Le plaisir en fût décuplé. On jouait à un jeu de découverte intense. Surtout que Tyler, The Creator s’amuse à distorde et à superposer les voix venues débouler de tous les côtés. Il est alors complexe de démasquer les participants. C’est d’ailleurs avec culot qu’il publiera une photo de sa veste immaculée de pin’s où s’affiche les noms venus poser leur timbre sur les productions.

Finalement, on est face à un processus équivalent à un film. Le réalisateur est l’homme à qui on se réfère. Malgré cela, toute une équipe de personnes que l’on néglige vient l’épauler. Le titre servant d’introduction est un exemple probant. Régi sous le nom de « Igor’s Theme », il est difficile de ne pas penser à un générique annonçant la projection.

Lorsque qu’une tripotée de notes de synthétiseurs se fait écrasée dès les premières secondes, nous avons le droit à une ouverture magistrale à la manière de 2001, l’Odyssée De l’Espace. Ici, les instruments sont si poussés vers un high-pitch que cela ne devient un brouillard auditif. Par la suite, ils s’estomperont pour laisser place à un refrain catchy. Du début à la fin, Tyler ne semble jamais apparaitre, car recouvert d’une flopée de vocales dont il est impossible de déterminer la provenance.

Ce morceau ne sera pas le seul à emboiter cette démarche. Que ce soit « Gone Gone », la ballade au chant sucré où Tyler retrouve sa voix d’ogre pour un court couplet ou bien sur « EARFQUAKE » au rythme groovy dont Charlie Wilson s’occupe du refrain et Playboi Carti du couplet.

Pour autant, impossible de nier le fait que nous écoutons du Tyler, The Creator. Les mélodies et les arrangements sont propres au monsieur, avec ces sonorités baveuses et imprécises se mêlant à des claviers moelleux. Sous la forme d’un tableau abstrait, on ne comprend pas chaque détail de l’album, mais l’ensemble parait cohérent. Un sentiment de familiarité avec l’artiste s’empare de nous, certains traits sont parlants, d’autre nous déstabilisent. Il distille toute cette folie dans un melting pot de bruit recouvert par un dôme régit sous le nom d’Igor.

Penser et Composer

Car c’est aussi toute une histoire qui est contée. Une relation amoureuse entre frustration, patience et joie. Le rappeur a besoin d’interprètes pour retranscrire les péripéties. Chaque mot sortant de sa tête emboute un schéma bien précis.

L’orchestre n’a qu’à lire la partition et la chanter sans fausses notes. Pour être certain d’assembler une pièce parfaite, il s’entourera des meilleurs en passant par Lil Uzi Vert, Solange, CeeLo Green ou encore Kanye West. Il aborde un sujet universel avec qui tout le monde peut s’identifier, tout en y incorporant une patte qui lui est propre.

Nul doute que Tyler, The Creator se met à égale distance avec son compère Frank Ocean et son album Blonde qui disposait d’un concept similaire. Il faut que dire qu’ils semblent tout deux maitriser leur blockbusters à la perfection entre distorsion alambiquée et croquis musical authentique, ils réussissent à s’extraire de la Kanye Mania et imposer leur personnalité.

Être la tête pensante d’une œuvre tout en minimisant la présence « physique » pourrait devenir la nouvelle norme. Mais le pari est risqué, car il est facile de s’effacer un peu trop du projet et offrir une musique sans âme. Certes, Tyler supasse cet obstacle, mais combien vont trébucher au bord de cette fausse aux lions ?

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.