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Young Dolph, le rappeur immortel
22.05.19
Young Dolph, le rappeur immortel
Crack Baby

Lorsque vous tapez le nom du quartier de Castalia Heights dans Google, les premiers résultats proposés sont des faits divers souvent liés à des fusillades, des meurtres et des crimes perpétrés par des gangs. Une actualité peu surprenante en réalité lorsque l’on se renseigne sur l’histoire de la ville de Memphis. Cette métropole, considérée comme la quatrième ville la plus dangereuse des Etats-Unis, est le bassin sudiste de nombreux gangs comme les ViceLords ou les GDs.

C’est dans cette ville dont le  taux de criminalité ne cesse d’augmenter, que grandit Adolph Thornton Junior, a.k.a Young Dolph. Comme d’autres rappeurs américains, Dolph est issu de la génération des « crack kids », ainsi nommée puisqu’elle représente les enfants nés lors de la forte commercialisation de cette drogue dure. Comme ses parents, le MC s’est d’abord égaré dans le trou noir de la rue avant de s’installer dans la pénombre des studios, flirtant parfois avec la mort sans jamais se faire prendre. Retour sur le parcours de ce rappeur immortel.

Une affaire de famille

Si Young Dolph est longtemps resté discret sur son enfance et ses proches, il nous en dévoila un peu plus sur son morceau « In My System » en featuring avec Bossie Badazz. Sur le refrain, le rappeur déclare être perpétuellement sous cocaïne car sa mère en consommait lorsqu’elle était enceinte, posant alors dramatiquement le portrait d’une vie de famille chaotique.

Ses parents errant à la recherche de crack dans les rues de Memphis, le jeune Dolph se retrouve livré à lui-même et se familiarise rapidement avec les attractions du coin : les armes à feu. A 13 ans, il slalomait déjà armé entre les drogués, visualisant alors ce que pourrait être son futur, s’il tombait à son tour dans la dope. Mais ce n’est pas la consommation qui changea le cours de sa vie, mais bien la vente, formé par ses propres cousins.

Dans le quartier de Castalia Heights, on se refile un vieux réchaud comme on se passerait un vieux ballon de foot Umbro. La cocaïne arrive, il est temps pour Young Dolph de la cuisiner avant de la revendre avec ses dopes boys. Alors qu’il devient rapidement indépendant et qu’il contribue aux besoins de ses parents, pour faire les courses ou ironiquement, acheter leur doses, il est recadré par sa grand-mère.

Cette femme qui contribua à le sauver momentanément de la rue, décéda d’un cancer en 2008, la même année où Dolph frôla la mort, lors d’un accident de voiture. Ces deux événements, l’ont alors encouragé à prendre du recul sur sa vie de drug dealer et à s’orienter vers un business plus sure à défaut d’être plus lucratif : le rap.

Le début de la croisade

Alors qu’il voit ses modèles Lil Wayne et 2 Chainz atteindre le succès à des niveaux respectifs avec le hit « Duffle Bag Boy », l’ambitieux Young Dolph sort sa première mixtape en 2009, intitulée Paper Route Campaign, un titre déjà annonciateur puisqu’il porte le nom de son futur label. Sur son titre éponyme, le rappeur dédicace son crew Paper Route et annonce la couleur d’un rap « commun », dont l’univers est composé de bicrave, de fumette et d’égotrip.

Seulement un élément crucial nous saute déjà aux oreilles : sa voix. A l’image de Tity Boy, le flow de Young Dolph nous transporte dans une zone où se succèdent des maisons rouges délabrées, des trottoirs envahis de pipes à crack et où le temps se fait lourd.

Avec cette mixtape, Dolph commence à s’installer dans les barbecues partys du sud, alors qu’à la base il ne s’était mis à la musique que pour s’éloigner de la rue. Pourtant une dynamique se dessine déjà : celle d’un rappeur plus vrai que nature, qui s’amuse à écrire des rimes pour habiller son flow et qui se passionne pour la musique. C’est également grâce à Miss Tammy, une proche de la famille et collectionneuse de vinyles, que le jeune Adolph s’y intéresse.

Cette dernière détient d’ailleurs de vieilles démos comme celle de son morceau « I’m Blessed ». Ce titre extrait de sa seconde tape Welcome 2 Dolph World, est une belle ode à la vie et au sud, avec 2 Chainz en featuring. Mais ce morceau s’avère d’autant plus important car il contribua à une rencontre déterminante : celle de son modèle Gucci Mane.

Adoubé par le roi

En 2011, Gucci Mane était à la tête d’un label aussi prometteur que sulfureux : le 1017 Brick Squad. Alors qu’il recherchait de nouveaux talents à promouvoir comme le proche de Future : Young Scooter, le producteur Drumma Boy lui parla de Young Dolph. A cette époque l’Ice Cream Man enchaînait beaucoup les featurings pour de l’argent, il accepta donc d’enregistrer pour Dolph, pensant qu’il s’agissait d’un énième dope boy qui voulait se faire un kiffe.

Quelques mois plus tard alors qu’il ne se souvenait même plus du MC, Gucci en entendit parler et écouta sa mixtape A Time To Kill et certainement pour la première fois, leur feauring. Ce qui l’impressionna avant tout était sa voix, qu’il qualifia de « super distincte et profonde », une spécificité qui pour sa part l’avait conduite au succès et à la fortune.

Lorsque l’on cite les enfants de Gucci Mane, Kodak Black et Young Thug nous viennent directement en tête. Pourtant Dolph fait partie de ses héritiers, lui qui put compter sur sa présence et son soutien dès le début de sa carrière. Un soutien respectif, puisqu’il a aidé Mr. Davis à se métamorphoser et se concentrer sur la musique, au point d’en être physiquement et mentalement transformé.

Au fil des mixtapes, Young Dolph s’est éloigné de ses gimmicks sudistes pour jouer d’avantage avec sa voix et se rapprocher de son modèle avec qui il partage l’affiche en 2013, le temps de la mixtape East Atlanta Memphis. L’introduction « 360 » suffit à cerner l’alchimie des deux rappeurs, alors qu’ils balancent des couplets aussi clinquants que les jantes de leur Bentley.

Une guerre d’égo

En 2005, Gucci Mane s’est lancé dans une guerre avec Young Jeezy, qui couta des vies et du temps perdu en prison, alors que leur morceau « Icy » cartonnait dans les charts. « Tel père, tel fils », neuf ans plus tard, ce fut au tour de Dolph de se confronter violemment avec un rappeur : Yo Gotti, une autre star locale. Si on croit la version du MC de Castalia Heights donnée au micro de l’émission de radio Sway In The Morning, il aurait refusé de signer sur le label de Gotti, jugeant son offre peu généreuse en comparaison à ce qu’il pouvait toucher en restant indépendant.

Il faut dire qu’en observant ses paires, Young Dolph a très vite cerné le potentiel économique de l’industrie indépendante et s’avérait peu convaincu par les maisons de disque. Ainsi comme il le fit dans la rue quelques années plus tôt, il s’organisa avec son équipe et lança son propre label Paper Route Empire. Dolph révèle avoir même refusé l’offre d’une major s’élevant à 22 millions de dollars, car son ambition était toute autre. Comme le regretté Nispey Hussle, le rappeur de Memphis voyait local et souhaitait avant tout opérer des changements dans sa communauté plutôt que d’être contraint par une entreprise appartenant à des blancs.

En l’espace de seulement deux ans, Young Dolph inonde les rues et les strip-clubs avec pas moins de sept mixtapes et développe le premier artiste signé sur P.R.E. : Jay Fizzle, tout en multipliant les featurings avec des grands noms du sud comme T.I., Juicy J ou Slim Thug.

Pourtant, le MC prendra le contre-pied de cette mouvance collective, en nous proposant en 2016 son premier album studio intitulé King Of Memphis, composé de onze titres sans featuring. Sur des productions signées Mike WiLL Made It, Zaytoven ou encore TM88, le rappeur renforça alors son image d’artiste indépendant et déterminé à s’imposer sans compromis, au risque de heurter l’industrie et le game.

Alors que les échanges entre Dolph et Gotti ne se limitaient qu’à Twitter, leur clash prendra une toute autre dimension lors de la sortie de cet album. Comme à Westeros, la quête du trône divise les hommes de Memphis, chacun y allant de ses revendications et bénéficiant de soutiens opposés.

Black Youngsta, poulain de Yo Gotti, partira même en croisade contre Dolph, allant jusqu’à se filmer dans son quartier, un acte considéré comme l’offense ultime dans le rap US. Mais ces vives tensions n’empêcheront pas le king de P.R.E d’élargir son empire, avec ses mixtapes Rich Crack Baby et Gelato, clôturée par sa première diss-track officielle intitulée « Play Wit Yo Bitch » et qui sera accompagnée d’une vidéo tournant en ridicule son ennemi.

Il pleut des balles

Le lendemain de la diffusion de ce clip, Young Dolph est pris pour cible à bord de son SUV, alors qu’il se rend dans un club de Charlotte en Caroline du Nord. Il échappa de justesse aux nombreuses balles tirées, un miracle relayé et exagéré par les journaux à scandale, prétendant même que 100 douilles avaient été retrouvées sur le lieu du crime.

Une spéculation qui donna naissance à son single « 100 Shots », titre introductif de son second album Bulletproof. Quelques heures après cet événement, Dolph tweeta un simple « Perdu » et joua sa diss-track en live lors d’un showcase, ce qui remit davantage son clash avec Gotti sous les feux des projecteurs et intéressa des près les autorités américaines.

Seulement deux jours après cette première rafale, et alors que sort la nouvelle dis-track de Gotti intitulée « Don’t Beef With Me », Young Dolph reçoit plusieurs balles en sortant du parking d’un hôtel de Los Angeles. Coïncidence ou préméditation, Black Youngsta qui résidait également sur place, est le suspect privilégié par la police qui décide de l’incarcérer.

Ces différents événements, contribuent au succès de son dernier projet et Dolph se remet rapidement de ses blessures pour enchaîner avec deux nouvelles mixtapes : Niggas Get Shot Everyday et Thinking Out Loud. Avec ses nombreux opus et son buzz retentissant, Dolph part en tournée mondiale avec Future et assurera sa première partie au Zenith de Paris en octobre 2017. Un autre monde, pour ce rappeur qui faillit mourir deux fois en l’espace de quelques mois !  

Gucci ou Pimp C

Après avoir livré des dizaines de projets,  multiplié les collaborations et participé à des tournées mondiales, Dolph semble s’être bel et bien assis sur le trône de Memphis, alors que son principal concurrent Yo Gotti, peine à multiplier les ventes. Si le MC de Castalia Heights a réussi à se démarquer, c’est également grâce à certains visuels soignés qui génèrent des millions de vues et dans lequel il se donne en spectacle.

Ainsi après avoir joué le rôle d’un tuteur de jeune blanc délinquant et un Django 2.0, le héros de Memphis s’est dernièrement transformé en crooner de la Nouvelle-Orléans des années 30, dans son clip « I Think I Can Fly » aux côtés de Snoop Dogg.

Enfin, sur « Black Queen », le morceau introductif de son dernier album Role Model, Dolph semble avoir suivi l’exemple de son ami 2 Chainz, en concevant des morceaux plus touchants et introspectifs. Ainsi, il se livre sur sa relation avec sa mère, qui l’accompagne d’ailleurs au micro et au piano dans son clip. Une orientation musicale logique pour le rappeur de 33 ans, qui use dorénavant de sa voix si singulière pour nous transmettre ses émotions, tout en ne délaissant pas les bangers imbibés de lean.

A présent seul l’avenir nous révèlera quel destin Young Dolph embrassera. Deviendra t-il une pop star comme son mentor Gucci Mane ou nous quittera t-il comme Pimp C avant d’être élevé au rang de légende ?

Romain C. Draper
Fondateur & Rédacteur en Chef. En primaire, j'ai troqué mon goûter contre l'album "Première Consultation" de Doc Gynéco. Depuis je suis accroc au Rap.