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Focus :
Lettre à Nipsey Hussle
08.04.19
Lettre à Nipsey Hussle
STATUS SYMBOL

Ironie du sort, tu t’effondreras au corner qui a dicté toute ta vie. Entre Crenshaw Street and Slauton Street. Qui aurai cru que tout s’arrêterait en un millième de secondes alors que ta carrière atteignait enfin les collines brulantes d’Hollywood ?  Que toutes ces années à arpenter la rue pour monter ton business ne résulteraient qu’à une fin tragique ? Car si la pente était raide, tu parvenais enfin à t’asseoir au sommet. A l’inverse de Sisyphe, tu ne te complaisais pas dans une vie sans but, sans excellence. Toi tu as réussi à escalader la pente. Mais en voyant ce que cela donne, peut-être que les Dieux n’autorisent personne à détourner l’histoire.

Toi, l’homme respecté à L.A., idolâtré par les habitants de Crenshaw, érigé au statut de héro. Bien sûr, tu as toujours mis ta ville au premier plan, que ce soit à travers une hymne comme « Key To The City » ou de nombreux visuels la mettant en scène. Mais si les gens te sont aussi reconnaissants, c’est pour ton apport en termes d’infrastructures. Que ce soit ton shop de fringues qui est devenu un spot immanquable dans le quartier ou les investissements dans la construction d’un centre de formation pour que les jeunes s’améliorent en mathématiques. Il est clair que tu as laissé ton empreinte au sein de la Californie.

Pour être franc, lorsque je vois apparaître les premières images te rendant hommage, je ne dirai pas avoir été bousculé au point d’aller déposer un cierge en ton nom. Mais j’ai compris que j’arrivais à un âge où les rappeurs ayant bercés mon adolescence décèdent de plus en plus. Et ce genre de constat lâche un poids sur ma poitrine. Si pendant des années, le calendrier n’était rempli que par des sorties d’albums, il devient probant que de tragiques événements viennent s’y ajouter et qu’il faudra s’en accommoder.

Comme beaucoup de rappeurs, c’est grâce à  la plateforme Datpiff que j’ai pu me familiariser avec ta musique, notamment avec ta mixtape The Marathon Continues, accompagné d’une pochette rouge sang affichant fièrement ton visage, recouvert par ton propre drapeau des Etats-Unis, remanié à ta façon. Le morceau qui m’avait fait bondir de ma chaise, du moins à l’époque, c’était « Who detached Us » où tu samplais le motivation-speech de Steve Jobs.

Cette initiative illustre bien ton tempérament de battant. Tu as vu de quelle manière tu t’es mis à grimper les marches du podium, toujours en restant fidèle à ton mode de vie et le passé culturel qu’on t’a inculqué ! Et tu le retranscrivais régulièrement dans ta musique, composée de pianos G Funk écrasés par de longues basses, complété par une voix très détendue, propre à la Californie, mélangée avec un flow toujours dynamique, collant parfaitement au rythme.

Car contrairement à ton compère de toujours, YG, tu n’essayais pas de décrocher le hit qui allait passer dans les night-clubs du monde entier, et cela est respectable. Ce type de comportement entrainera d’ailleurs toute une nouvelle génération de rappeurs qui se chargeront de redonner les lettres de noblesses de la Bay Area en instaurant une identité propre, en provenance des bas-fonds de la terre sèche d’L.A.

Pour autant, regarde ce que l’on récole à vouloir bien faire, à rester dans le quartier pour aider les petits. Rien ne me dit que tu étais parfait, les rivalités entre les Rollin’ 60s et les Bloods sont complexes, les histoires qui se trament au sein des districts ne sont pas à ma portée. Mais ce qui ressort de ta personnalité est ton habilité de manager ton argent, la placer avec stratégie sans aller à l’encontre de tes principes. Ton autre grande qualité est d’être resté dans ton élément et d’avoir persévéré, réussissant à parler au plus grand nombre.

Rien n’est dénaturé, tu deviens la définition d’un Real Nigga. Un marathon contre tous, sans vouloir imiter les rappeurs qu’on oubliera le mois d’après. Bouffer et analyser les plus grands pour mieux t’en imprégner. Tu gardes tes codes et évolues comme une panthère dans la jungle, en suivant ta ligne directrice. Ton personnage est mémorable et ne se travestira jamais. Je pense que les gens l’ont compris et n’iront pas exploiter ton héritage que tu nous as laissé, que ce soit les producteurs de la West Side qui disposent de nombreuses démos cachées dans l’ordinateur ou les gros entrepreneurs de l’industrie musicale à qui tu n’as pas cédé tes droits. Le marathon a pris fin le 31 mars. La course aura été éprouvante mais aura marqué toute une foule de monde.

REST IN PEACE. CRENSHAW REMEMBER YOU.

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.