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L’engagement de Boots Riley
06.03.19
L’engagement de Boots Riley
Le talentueux Mr. Riley

Déjà sorti depuis quelques mois aux Etats-Unis, c’est seulement le 30 janvier qu’a débarqué le film Sorry To Bother You mettant en scène un univers aussi passionnant qu’incohérent, où se mélangent plusieurs genres filmiques qui s’emboitent de façon abstraites tout en incorporant des partis pris de visuels et d’écriture détonants. A vrai dire, on peut considérer le film comme un Mind Fuck Movie, le tout sous couvert d’une critique du capitalisme de manière brutale. Dedans, on retrouve l’acteur Lakeith Standfield qui avait déjà fait ses preuves dans la série Atlanta de Donald Glover en s’attribuant le meilleur personnage du show. Mais la raison précise pour laquelle je vous fais des éloges sur ce long métrage est simplement dû à mon envie de revenir sur l’histoire somme toute atypique de Boots Riley, le réalisateur de ce projet.

Et même si ce nom ne vous dit rien, il aura réussit sans que vous le sachiez à marquer l’art sous de multiples formes en s’évadant dans d’autres contrées tout en gardant son personnage fortement revendicateur. Que ce soit au micro accompagné d’une batterie à 90bpm ou bien sur des riffs de guitare, Riley a brassé large dans la musique. Mais il y a encore de nombreuses choses à dire à propos de sa carrière et la façon qu’il a de s’accrocher à ses idéologies tout en ne voulant pas suivre les tendances trop idylliques. La preuve en est avec sa coupe afro aux pattes d’éléphants descendant sur ses joues qu’il porte depuis près de 30 ans. Dépouillons alors son historique dans ces quelques lignes de texte.

Une enfance déterminante

Alors que le sud des USA restait sur des techniques agricultures arriérées nécessitant l’exploitation d’esclaves malgré l’illégalité de cette pratique, beaucoup d’afro-américains décidèrent de s’échapper vers le nord, soit pour quitter le pays en direction du Canada, soit pour s’installer dans les quelques grandes villes où la liberté accordée aux noirs était plus grande. La Grande Migration commença donc dès la fin du XIXe siècle et parmi ces espaces remplis de buildings se trouvait Chicago.

En réalité, cette ville était bien moins ouverte d’esprit, notamment avec un lynchage omniprésent et des communautés noires cloisonnées dans le quartier de Black Belt, victimes de violences verbales et physiques. Cependant, on y trouvait une liberté d’expression assez importante et un esclavage presque révolu, la preuve avec le journal Defender, qui s’adressait directement aux noirs, critiquait les actes de violences et communiquait sur les voyages clandestins à travers le Sud pour se rendre au Nord. De plus, on y trouvait un héritage important constitué de musées, et autres clubs de jazz.

C’est dans cet environnement que grandit notre cher Raymond Lawrence Riley, élevé par un père avocat qui très jeune aura rejoint le mouvement militant pour les droits civiques. C’est donc au sein d’un climat très politisé que Riley vivra. Puis il déménagera à Oakland en Californie et serra vite obsédé par les activistes répondant au nom bien connu de Black Panthers et très présent dans la ville. Il s’affilera avec eux et rejoindra l’International Committee Against Racism dès 14 ans ainsi que des partis plus radicaux comme le Labour Party, l’équivalent du parti travailliste en France, et s’imprégnera de l’idéologie marxisme. Alors qu’il n’est qu’un adolescent, Riley nous dessinait déjà un portrait de lui déjà très engagé.

La transposition des idées en œuvre

Mais c’est en 1991 qu’il élèvera son engagement à un niveau artistique avec la formation d’un groupe de hip-hop aux revendications politisées et pour lequel il est le plus reconnu, The Coup composé d’E-Roc, Pam The Funkstress et de lui-même. Avec un total de 6 albums s’étalant sur une vingtaine d’années, le groupe aura bousculé le rap et les actions sociales grâce à leur petit succès.

C’est à base de samples soul et de basse G-Funk ralentie que le groupe construit son univers. Puis l’art du storytelling y est exploité, en nous comptant des histoires politiquement incorrectes munies de visuels provocants. On y trouve par exemple le single « Me and Jesus The Pimp In A ’79 Granada Last Night » d’une durée de 8 minutes où Riley incarne un garçon vivant avec sa mère, prostituée. Cela permet de revenir sur la violence envers les femmes, l’argent sale passant entre des doigts crasseux et le sexe rémunéré. Puis il y a encore « Takin These »E-Roc et Riley viennent brandir des 9mm devant la gueule des riches du Ku Kux Klan pour leurs prendre leurs dollars cachés sous leurs matelas de la même manière qu’ils ont arrachés la vie des leurs.

Ennemi Numéro 1

Il y a aussi cette pochette au montage kitch pour le single « Pork And Beef » sortit un peu avant le 11 septembre où Pam et Riley se tiennent devant l’Empire State Building, explosant dans leurs dos. Une image de controverse qui ferra jaser et empêchera le morceau d’être diffusé sur les ondes. Aussi, la cover de leur troisième album montrent les artistes derrière un code barre aux allures de barreaux de prison, les montrant piégés par le capitalisme.

Il faut aussi savoir que durant leurs concerts, ils en profiteront pour mener des campagnes en faveur de la libération de l’activiste Geronimo Pratt et contre les mesures de renforcement des lois prises par le FBI concernant les gangs et les trafics de drogues.Et tout ça est malicieusement exécuté par le cerveau du groupe ayant permis de faire tourner la machine : Boots Riley. Avec ce positionnement, il est facile de comprendre pourquoi il fut le premier rappeur à être surveillé par les services secrets.

Son ascension en solitaire (ou presque)

Petit à petit, Boots va continuer sa carrière seul. Et cela dans la musique par exemple, en dérivant sur des sonorités rock avec l’album Pick A Bigger Weapon en 2006 nous servant un mix de guitares psychédéliques et des beats ensoleillés saupoudrés au funk. Et il gardera cette couleur musicale avec l’album Sorry To Bother You en 2012 annonçant indirectement le film qu’il sortira en 2018. Toujours plus afro-rock, il s’associera avec Tom Morello du groupe Rage Against The Machine pour mettre leur talent en commun.

Cinéaste, il avait déjà pris en main la caméra en 2007 avec le documentaire In Prison My All Life filmant les événements qui ont conduit en prison Mumia Abu-Jamal, activiste et journaliste accusé du meurtre d’un policier. L’écriture fait aussi parti de son parcours avec un essai sorti en 2012, dédié à la signification de ses textes en tant que rappeur. Et maintenant, il se concentre pleinement dans son rôle de réalisateur et réussit à gagner une notoriété grandissante avec l’essor de son premier film.

Tous ses projets, quels qu’ils soient, gravitent toujours autour d’un point de vue politique profondément marqué par du socialisme, des penchants marxismes et une envie de défendre la classe ouvrière face aux grosses machines du capitalisme. Il pourrait paraitre naïf ou non réfléchi de sa part de foncer dans un mouvement si extrême,  pourtant il n’oublie pas d’apporter un propos nuancé et ouvert tout en utilisant des images choquantes et directes dans son art pour taper dans la rétine du spectateur.

Et finalement, comme il a pu le déclarer, il a réussit à intégrer la haute société tout en la détruisant de l’intérieur grâce à des œuvres politiquement incorrectes, remettant en cause les fondements d’une Amérique à la couleur orange bien trop uniforme.

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.