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Focus :
Le court métrage « Everythings For Sale » de Boogie
04.02.19
Le court métrage « Everythings For Sale » de Boogie
L’homme à la conscience tranquille

Pour être très franc avec vous, j’ai vraiment du mal avec les derniers projets que nous a sortit notre cher Eminem, que ce soit l’album sévèrement critiqué Revival, ou même Kamikaze qui, certes a une ADN bien plus rap mais qui me parait être comparable à l’œuvre d’un enfant qui se serrait fait un peu victimisé à l’école et qui un beau jour aurait décidé de taper sa crise de nerf. Alors quand on est jeune, c’est tout à fait excusable, voir normal, mais quand on est The Slim Shady et qu’on bosse sur un album qui est juste là pour descendre tout ce qui lui déplait dans le nouveau rap, et bien c’est marrant sur le coup mais au bout du 15 minutes, ça devient vite embarrassant.

Mais si, durant ces derniers mois, je dois bien reconnaître une chose au rappeur, c’est son initiative d’avoir voulu signer sur son label Shady Records un des mecs de la ville de Compton les plus prometteurs : Boogie. Un rappeur qui nous avait livré 3 mixtapes de très bonne facture entre 2014 et 2016. Mais alors que tout le monde attendait un album digne de ce nom, le gars s’est rapidement effacé pendant 2 ans. Et lorsqu’il rencontre Shady, je craignais qu’il ne soit pas assez mis en avant ni soutenu et que son album passe inaperçu. Et qu’est-ce que j’avais tord ! Car en plus des clips proprement réalisés pour la promo comme « Self Destruction » ou « Silent Ride », le gars vient de nous dévoiler un court-métrage nous offrant des images magnifiques avec de nombreuses significations dispersées tout du long et cela pendant une vingtaine de minutes. Du coup, j’ai voulu me pencher sérieusement dessus et essayer de comprendre ce que Boogie voulait nous dire car cela fait un bon moment qu’un visuel ne m’avait pas titillé la rétine à ce point.

Acte I : une esthétique léchée

Dès la première scène on assiste à un plan s’ouvrant sur une fenêtre d’un corridor nous menant dans une pièce à la couleur châtaigne où des hommes sont disposés de manière presque stratégique effectuant une danse routinière consistant à se glisser un blunt entre les doigts. Au bout de la file, on retrouve le rappeur assit confortablement dans un fauteuil avec derrière lui une tapisserie exotique et enchainant les taffes pour laisser la fumée s’écraser contre le plafond. Ce passage reflète alors cette autodestruction dans laquelle il se complait et qu’il exécute chaque jour, le tout sur un fond musical provenant de l’album du bougre.

Sans crier gare, le son est coupé par un coup de feu provenant de l’extérieur. Boogie n’y prête même plus attention, ce bruit est la simple continuité d’une journée à Compton. Pourtant, dehors un homme du gang des Bloods est exposé sans vie, dos contre le capot de sa voiture entouré d’une marre de sang. Au loin, on entend les sirènes de police. La scène d’ouverture expose directement l’élément essentiel du court métrage : ce basculement brutal entre ces deux ambiances bien distinctes.

Acte II : Une histoire bien ficelée

Il vous faut savoir que le visuel regorge de petites scènes amenant des moments surréalistes comme par exemple le plan qui va suivre où des hommes déambulent sur l’avenue en compagnie de leur canasson. On reste dans le contexte initial mais on y insert des éléments énigmatiques.  Après avoir planté ce décor, la caméra va suivre un jeune garçon se rendant chez ses grands-parents, du moins je suppose, pour leur interpréter une chorégraphie et continuer par un chant très R&B qui serra effacé en douceur par des interférences et ainsi nous retrouverons notre cher Boogie dans la chambre d’à côté en compagnie d’une bien jolie femme nous proposant tous deux un jeu sensuel qui, encore une fois, serra coupé rapidement par l’apparition du gosse regardant discrètement par l’entrebâille de la porte.

De ce fait, on le suivra lors de son déplacement dans la cuisine. D’ailleurs, il ne semble être rien de plus que la figure passée du rappeur à ses 10 ans. Ainsi, on peut voir qu’il vivait parmi des disputes parentales et des repas en solitaire accompagné, ce jour-ci, par une assiette de spaghetti froide. Un objet qui servira de transition vers la prochaine scène où l’on retrouve à nouveau le rappeur sur un plateau de tournage arborant des vêtements sobres représentant sa personnalité mise à nu pour ensuite se munir de déguisement des personnages qu’il se doit d’interpréter pour plaire à une audience rap. Le problème est qu’à la fin, il ne devient plus qu’un simple pantin alignant des mots sur demande.

Acte III : Un message à délivrer

Après quelques plans de la vie nocturne à Compton et l’activité créée par ses habitants, le ciel se renverse pour laisser place à une garden party mêlant les grillades sur le barbecue, les jeux d’argent sur la table du salon et les sourires au coin des lèvres. Mais alors que Boogie compte ses billets sous le soleil cuisant de la Californie, un chaman à l’allure colossale apparait se dressant droit au milieu de la route goudronnée laissant alors place à un ciel sombre et nuageux.

Près de lui marchent des hommes portant un cercueil où la lumière jaunâtre des lampadaires vient s’y refléter. Alors surgit une atmosphère bleutée lorsque le groupe d’individus se rend dans un bâtiment transformé en lieu de culte. Dedans, des bancs sont disposés de chaque côté, laissant une allée centrale où le chaman se fraie un chemin. Il représente cette figure permettant de faire la jonction entre les humains et les esprits et obtient le rôle d’inaugurateur pour mener ce rite transportant le mort vers l’au-delà. Pour nuancer le tout, une chorale gospel se tient devant la scène pour nous interpréter un chant glorieux.

En ces temps qui courent, impossible de garder la tête hors de l’eau à seulement 10 ans. L’homologue de Boogie s’engouffre donc dans la baignoire. Mais l’instant d’après, c’est le rappeur avec déjà quelques années bien entamées qui ressort sa tête. Assez mûre, il peut s’extirper de son mode de vie qui l’a bien trop détruit. S’ensuit quelques images qui viennent se coller à notre rétine en nous montrant la vie du quartier.

Puis nous revenons au premier plan, celui de ce couloir et cette fenêtre, puis cette pièce qui était auparavant remplie d’une fumée blanche. Maintenant, elle sert à nous présenter Boogie, assit au creux d’une chaise en bois, tenant contre sa poitrine son enfant. Les lieux n’ont pas changés, le papier-peint est identique, mais les intentions ne sont plus les mêmes.

Les bonnes résolutions

L’idée de ce petit film consiste à retracer les périples du rappeur de manière anachronique. On nous fait vagabonder entre son enfance et ce qu’il a parcourut depuis qu’il est entré dans le monde de l’industrie musicale. Il y exploite la mort dans sa banalité puis dans sa splendeur lorsqu’elle créée une renaissance. Egalement la séparation, que ce soit au niveau de ses lieux familiaux qui se détachent ou bien les relations turbulentes avec des femmes. En dernier point, il y aborde la célébrité qui le confronte à des choix nouveaux et une réalité douloureuse.

A l’heure où je vous parle, l’album répondant au même nom que le film ne sort que demain. Mais pour vous, le projet est disponible sur toutes les plateformes. Je vous invite donc à écouter et regarder tout l’ensemble de l’œuvre pour que vous ayez une idée bien précise sur ce que le rappeur souhaite nous délivrer. Bien sur, je ne peux rien certifier à propos de la qualité du futur projet, mais en vue des extraits qui sont disposés ici et le travail fournit sur les visuels, je lui accorde toute ma confiance.

Axel Bodin
Adepte de métaphores farfelues, j’aime exposer les artistes tels des entités répondant à nos questions existentielles. Toujours à la recherche du bon et du mauvais goût, je suis ici pour vous fournir la deuxième lecture insoupçonnée du Hip-Hop.