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Chronique :
J’ai écouté le dernier album de Jazzy Bazz dans un bus de nuit
19.09.18
J’ai écouté le dernier album de Jazzy Bazz dans un bus de nuit
23h45, Paris.

Le soleil s’est couché voilà déjà deux bonnes heures et les néons des réverbères illuminent notre belle ville lumière. Je marche seul le long de la rue d’Alésia, pour trouver un bus qui me ramènera chez moi, alors que mes pensées se mêlent, imbibées d’alcool et enfumées par la verdure.

Comme souvent, je décide de lancer un album extrait de mon répertoire « A Ecouter (New) », composé entre autres des derniers projets de Kekra et de Trippie Redd. L’album Nuit de Jazzy Bazz attire naturellement mon attention, le leader de Grande Ville Records, ayant toujours su nous transmettre son spleen et nous partager ses réflexions nocturnes.

La tête dans les nuages.

Arrivé à l’arrêt de bus, je m’arme d’une patience limitée comme tout « bon » parisien, la tête dans les nuages et lance la première piste de ce projet qui succède à P-Town, paru il y a deux ans. Une voix féminine et planante se mélange à l’instrumentale de Monomite, et installe directement une atmosphère nocturne, alors que résonne la voix de Jazzy Bazz. Le rappeur pose un couplet court, composé d’images comme lorsqu’il compare le rap à une porte d’entrée, alors que cette musique ne représente fatalement qu’une issue de secours pour la jeunesse désoeuvrée.

J’aurais adoré entendre un morceau plus long, mais arrivent déjà les premiers vers du titre « El Presidente », premier single de Nuit, dont je vous recommande chaudement le clip réalisé par Dijor Smith. Mon bus arrive enfin, je tente de faire semblant d’être clair et repense immanquablement à la phase d’Orelsan dans son superbe morceau « Notes Pour Trop Tard ».

Contre la vitre.

Je m’installe confortablement sur mon siège tandis que le bus se remplit et démarre sa virée. A moitié posé contre la vitre, je regarde Paris d’une autre manière, imaginant Jazzy à mes côtés alors que résonnent les premières notes du morceau « Eternité », qui sonne comme une tuerie dès la première minute. La vibe du refrain est fantastique et nous ramène Nekfeu, lui qui nous a déjà comblé cette année en posant sa nostalgie sur le single d’S. Pri Noir. Le leader du S-Crew évoque les comètes et les planètes, alors que je peine à entrevoir les étoiles, cachées par la pollution parisienne.

Jazzy Bazz pose son couplet et me marque avec son image sur le sommeil, et le rejoins, moi qui déteste « perdre »  mon temps en dormant. Avant la fin de ce titre, je l’envoie à mon meilleur ami, en lui recommandant chaudement de l’écouter, d’autant plus qu’il s’apprête à allumer son dernier joint avant de se laisser bercer par les bras de Morphée.

Les âmes défilent.

Les arrêts de bus se succèdent, les passagers aussi, alors que démarre le morceau « Leticia », dédié à tous les friendzonés et me renvoie à mes songes. Quelques jours auparavant, j’ai croisé l’une de mes ex qui semble proche du profil de la muse de Jazzy, pour sa désillusion vis à vis de l’amour et pour sa beauté. Après s’être fait berner dans son morceau « Trompes de Fallope », le rappeur dévoile une nouvelle fois sa sensibilité et son côté loser. Un choix artistique qui jusqu’en 2009 était rare, avant que Drake n’en fasse sa marque de fabrique.

La piste suivante se lance et Jazzy s’éloigne de son image de mec au coeur tendre pour se transformer en rockstar, comme si Dawson se transformait en Iggy Pop. Les flûtes résonnent alors que notre rappeur balance ses punchlines en direct de la première classe. Ses réflexions derrière le hublot et sa cover me font penser au dernier projet du très regretté Mac Miller, que je pleurais la veille. Jazzy semble perdre le fil du temps, voyageant entre deux ambiances, tout comme moi, alors que mon bus traverse Paris, passant d’une rue magnifique à une ruelle sale.

Minuit, une femme.

La voix féminine du premier titre revient sur « Minuit » et me force à regarder ma montre. Il est bien trop tard, mais grâce à cet album, rentrer défoncer dans la capitale devient jouissif. Ce titre aérien plein de poésie, sert de magnifique transition, comme pour marquer la moitié de l’album et le passage au lendemain. Arrive alors Lonely Band, chanteur signé sur Grande Ville Records, avec qui Jazzy Bazz démarre une conversation à coeur ouvert au sujet d’une femme. Ce titre me renvoie aussi à mes nombreuses conversations avec mes potes, passées à parler des femmes, de leur attentes et de nos incompréhensions respectives.

Mais cette réflexion s’éteint avec le retour de Nekfeu, qui nous avoue stalker son ex, qui semble avoir refait sa vie. Son écriture, son flow désabusé, nous donnent l’impression qu’il a réellement vécu cette situation. Une impression que je pouvais ressentir à l’époque sur « Galatée ». Bonnie Banane débarque et pose un refrain aérien ! Je suis dingue de son univers, depuis que je l’ai découverte sur l’album de Myth Syzer et qu’elle m’a fait fantasmer dans le clip du morceau « Le Code ».

Jazzy, compagnon d’insomnie.

Bonnie est typiquement le genre de femme à t’entraîner dans l’insomnie, un thème qu’exploite d’ailleurs Jazzy Bazz avec Esso Luxueux et Alpha Wann, tandis que j’appuie sur le bouton d’arrêt, afin de descendre du bus. Des sirènes, des notes de trompette retentissent, il ne m’en fallait pas plus pour m’arrêter sur un banc, allumer une clope et profiter de la poésie de Jazzy sur « Parfum ».

Ses réflexions et l’ambiance me font penser au morceau d’Akhenaton intitulé « Quand Ça Se Disperse »…je bois chacune de ses paroles, alors que mes euros et mes poumons disparaissent en fumée. Jazzy évoque son passé, des odeurs, des images gravées à jamais. Il regrette l’anonymat, les choses simples comme la cuisine de sa mère. Avec ce titre, c’est comme si je découvrais Paris pour la première fois.

5 heures du matin, P-Town s'éveille.

L’unique couplet de Jazzy Bazz, laisse place à une atmosphère plus chaleureuse. Mais ses paroles sont toujours nostalgiques voire tristes, comme lorsqu’il repense à ses premiers raps, enregistrés dans la chambre de Loubensky. Notre rappeur semble redescendre de son trip et angoisse alors qu’il rentre seul, une nouvelle fois.

Il est 5h du matin et Jazzy marche sur le boulevard des Italiens à la recherche d’une autre âme en peine, une bouteille de Remy Martin à la main, pendant que l’autre fait défiler le répertoire de son téléphone, me rappelant certaines expériences personnelles. Les rimes et les boissons alcoolisées s’enchaînent, tandis que la même voix féminine clôture cet album, comme si Leticia hantait Jazzy Bazz durant les 12 titres et donc durant toute sa nuit. Me concernant, je finis par difficilement ouvrir ma porte, pour m’allonger encore habillé mais heureux, de cette virée en compagnie de cet ultra parisien.

Romain C. Draper
Fondateur & Rédacteur en Chef. En primaire, j'ai troqué mon goûter contre l'album "Première Consultation" de Doc Gynéco. Depuis je suis accroc au Rap.