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Le clash Jay-Z / Nas
18.03.17
Le clash Jay-Z / Nas
Nick Cocozza
Introduction

Hier j’ai visionné une nouvelle fois le biopic Notorious retraçant la courte vie et le grand talent de Christopher Wallace. La scène finale mixant images réelles et fictives nous permet d’assister au passage du cortège funèbre qui transportait le cercueil du rappeur à travers Brooklyn, dont les rues étaient pleines de personnes venues honorer la mémoire du Big Poppa assassiné le 9 mars 1997.

Cette date tristement inoubliable allait engendrer de nouvelles tensions East/West Coast et créer l’un des clashs les plus marquants de l’histoire du Hip-Hop entre Nas et Jay-Z, deux rappeurs désireux de s’asseoir sur le trône du King of New-York laissé vacant.

Loin de notre ère digitalisée où les rappeurs s’affrontent par vidéos interposées et diffusent des montages amateurs, cette rivalité allait mener à la création d’une diss-track considérée comme classique pour sa qualité et pour son influence sur l’industrie musicale.

Rivaux depuis 1992

Au début des années 90, Nas et Jay-Z sont deux rookies qui tentent de percer dans l’industrie musicale tout en imposant leurs styles et leurs visions du Hip-Hop. Les deux MCs se croisent et se toisent en backstages comme lors d’une tournée avec Large Professor qui engendra une dispute entre les deux rappeurs, jusqu’à ce que Jigga sorte une arme.

Après cet incident relativement banal pour l’époque, la relation entre les deux New-Yorkais reste pacifique mais se détériore au fil du temps, en particulier à cause d’une histoire de sample. En 1996, Jay-Z demande à Nas de re-chanter les paroles de son classique “The World Is Yours” pour les intégrer au refrain de  son morceau “Dead Presidents”. Suite au refus de Nas, le producteur Ski Beatz décide tout simplement de sampler sa voix sans lui payer de droits d’auteur, ce qui crée entre les deux rappeurs une nouvelle source de tensions.

Peu de temps après la mort de Biggie, Jay-Z sort le single “The City Is Mine”, considérée comme une prétention au trône de la grande Pomme. Dès lors commence une série de piques subliminales entre les deux MCs, jusqu’à un morceau plus assumé de Nas  “We Will Survive” sur lequel il refuse de considérer Jay-Z comme un rival sérieux et finit par s’en prendre à son protégé Memphis Bleek sur l’album Nastradamus.

La guerre est déclarée

Le 11 septembre 2001 est une date qui restera ancrée dans nos mémoires pour deux raisons: celle des attentats du World Trade Center et celle de la sortie de The Blueprint album classique de Jay-Z.

“The Takeover” deuxième piste du projet, est produite par le jeune Kanye West qui a génialement samplé un morceau des Doors apportant à l’instru une dimension plus rock comme pour évoquer une ère de rébellion et de changement.

Durant son premier couplet, Jay-Z clashe la moitié des Mobb Deep: Prodigy et se garde 32 mesures pour enchaîner des phases contre Nas en déclarant que sa discographie ne reposait que sur un album “hot” et remet en question sa street-credibility.

Lorsque la diss-track sort, de nombreux magazines spécialisés pensent que la carrière de Nasir Jones est terminée, mais elle a l’effet inverse et le force à réveiller son talent après quelques projets peu inspirés.

“Fuck with your soul like ether”

Nas répond aux hostilités par un premier morceau “H To The Omo” en référence au morceau “Izzo (H.O.V.A.)” sur lequel il enchaîne un à un les membres de Roc-A-Fella. Mais il ne s’arrête pas là et décide d’intégrer sa diss-track “Ether” à son cinquième album Stillmatic qui sort le 11 décembre 2001. Plus tard, il expliquera le choix de ce titre:

“On m’a dit il y a longtemps que les fantômes et les esprits ne supportent pas les vapeurs d’éther. Je voulais blesser son âme”.

Selon Large Professor, Nas avait réalisé une première version plus agressive produite par Swizz Beatz sur laquelle le rappeur souhaitait que Jigga soit mort à la place d’Aaliyah dans son accident d’avion. Mais pour des raisons encore inconnues nous entendrons une autre version: celle produite par Ron Browz qui débute avec des samples ancrés dans l’univers des beefs: “Who Shot Ya” de Notorious B.I.G. et “Fuck Jay-Z” de 2Pac.

Si ce morceau est considéré comme un exemple parfait de diss-track c’est qu’il en réunit tous les ingrédients: un flow calibré, des phases que l’on retient facilement, des références culturelles bien placées et surtout de bons gros dossiers.

“With Hawaiian Sophie fame, kept my name in his music”

Côté dossier, Jigga n’est pas en reste: en 89, alors jeune rappeur il pose quelques lignes aux côtés de son mentor  Jaz-O, sur le morceau “Hawaiian Sophie” dont le plus embarrassant reste la vidéo qui le met en scène, devant un décor paradisiaque intégré par ordinateur et portant fièrement une large chemise. On est loin de l’univers luxueux de sa pub pour le Cognac d’Ussé.

Nas ne se contente pas de tacler Jay-Z sur cette collaboration gênante mais évoque également son goût prononcé pour les textes misogynes alors qu’il doit son premier single “Ain’t No Nigga” en partie à sa meuf de l’époque Foxy Brown.

Pour Nas, la rappeuse de Brooklyn n’est pas la seule à qui Jigga doit son succès et l’accuse de manquer de créativité en s’inspirant de KRS-One pour trouver le titre de son album The Blueprint.

Nas rappelle également que Jay-Z a pendant longtemps utilisé les lyrics de Biggie: “How much of Biggie’s rhymes gonna come out your fat lips?” et enfonce le clou en évoquant le morceau “Renagade” sur lequel il se fait outshiner par un Eminem au meilleur de sa forme.

Après plusieurs phases bien trempées concernant le clan de Roc-A-Fella et des références au film Le Parrain et à Judas, il conclu sa “mise à mort” sur une phase qui encore aujourd’hui divise l’opinion au sujet de sa signification.

“You pop shit, apologize, nigga, juste ask Kiss”

Certains pensent que “Kiss” est une référence à Jadakiss qui aurait reçu des excuses de la part de Jay-Z suite à sa décision de le retirer du morceau “Fiesta”. D’autres pensent que Jada aurait assisté à une tentative gênante de réconciliation entre Jigga et son père lors d’une tournée et aurait tout raconté à Nas. Pas très thug comme attitude Jada!

Enfin, cas plus plausible, Jay se serait excusé auprès de Nas pour son morceau “Supa Ugly” qui décrivait dans les détails ses relations sexuelles avec l’ex de son ennemi juré. Si Hova a demandé pardon c’était pour faire plaisir à sa mère, alors très malade à l’époque.

HipHopSince1987
Une happy end

Ce clash aura été bénéfique pour la carrière des deux rappeurs. Nas est revenu sur le devant de la scène après l’échec commercial et critique de son précédent album Nastradamus en prouvant qu’il était encore vivant et qu’il avait toujours la volonté et la capacité d’en découdre. Jay-Z de son côté, gagna en notoriété et en crédibilité pour s’être attaqué à l’un des rappeurs les plus respectés et craints du game et rentra son album dans la liste tant convoitée des classiques du Hip-Hop.

Le conflit prit officiellement fin lors du concert de ce dernier I Declare War au Madison Square Garden fin 2005. Depuis Jay-Z a signé Nas sur le label Def Jam lorsqu’il en était le boss et les deux rappeurs ont collaboré ensemble sur leurs projets respectifs.

« Ether » reste l’une des tracks les plus influentes du Hip-Hop en inspirant les reprises ou les MCs: 50 Cent, Game, Xzibit, Shyne ou encore le jeune et nostalgique Joey Bada$$.

Le mot “ether” fut rapidement adopté par les internautes de l’époque qui l’utilisaient à outrance pour évoquer une personne qui s’était fait salement humilier.

Quand je pense aux clashs du rap Français, celui de Booba et de Rohff reste à mes yeux le plus regrettable pour la musique, car de tels talents mériteraient d’être réunis. En regardant l’évolution de la relation Jay et Nas, je nourris encore l’espoir qu’un jour nous entendions rapper ensemble nos bons vieux ennemis jurés.

Romain C. Draper
Fondateur & Rédacteur en Chef. En primaire, j'ai troqué mon goûter contre l'album "Première Consultation" de Doc Gynéco. Depuis je suis accroc au Rap.